Si les occupants de l’Irak ont réussi à doter progressivement le pays d’une Assemblée, d’un gouvernement et d’une présidence, ils ne parviennent toujours pas à vaincre les résistants. Mais qui sont ces derniers ? D’anciens partisans du parti Baas ? Des membres de l’ancienne armée, dispersée ? Des terroristes du groupe Al-Zarkaoui ? Une analyse des textes et des vidéos diffusés par ces composantes permet de mieux les cerner
L’opposition armée irakienne accorde une importance considérable à la communication, en des termes qui dépassent largement la seule volonté de terroriser. Cette volonté inspire une production étonnamment abondante et diversifiée de textes et d’images, qu’on aurait tort de réduire à leurs spécimens les plus brutaux. Les menaces des tracts d’intimidation occultent une masse impressionnante d’analyses à froid, détaillées et lucides, de la stratégie à mener pour vaincre l’adversaire (1). De même, les séquences vidéo les plus monstrueuses éclipsent une multitude de films d’une qualité parfois cinématographique, allant de « conférences » en arabe classique sur la fabrication d’explosifs à de véritables plaquettes de présentation émises par de nouveaux groupes faisant leur première apparition publique (2).
Les composantes les plus visibles de l’opposition armée disposent d’organes spécialisés consacrés à l’« information ». La diffusion de leurs messages s’appuie sur quantité de sites, dont certains, actualisés plusieurs fois par jour, s’apparentent à de véritables agences de presse en ligne (3). Sur l’un d’entre eux, un combattant appelait récemment à « casser par tous les moyens l’isolement médiatique imposé à la résistance (4) ».
L’intensité de ces efforts pose naturellement la question du sens de cette propagande aux yeux de l’opposition armée, puis celle de son efficacité concrète en tant qu’outil du conflit. A cet égard, faut-il voir dans son impact en Occident, faible, voire contre-productif, un signe de médiocrité et d’inadéquation ?
De fait, alors que le conflit est de plus en plus dominé par le discours des autorités américaines et irakiennes, l’ennemi est à peu près inaudible, hormis le bruit des explosions et le tumulte des prises d’otages. Son message est brouillé dès l’émission tant par ses propres modes de production (bouche-à-oreille, tracts traditionnels, communiqués et vidéos publiés sur des sites Internet évanescents, le tout presque exclusivement en arabe) que par les difficultés d’accès rencontrées par les observateurs étrangers. Sa réception souffre de mécanismes de censure plus ou moins volontaires : lorsqu’elles sont diffusées, les vidéos, généralement vidées de leurs argumentaires, conservent certaines « images-clés » jugées pertinentes. Enfin, ce discours est surtout invalidé d’emblée : considéré comme l’émanation d’un ennemi « fanatique » et « sanguinaire », il ne saurait être que la rationalisation d’une violence inarticulée, indigne d’intérêt et d’analyse. L’ennemi ne parlant que le langage de la terreur, lui prêter l’oreille reviendrait déjà à le faire triompher.
La terreur (irhab) est bel et bien une préoccupation de l’opposition armée. Si certaines composantes de celle-ci en dénoncent l’usage, d’autres en revendiquent explicitement la légitimité religieuse et la portée pratique. Une autorité reconnue de l’islam sunnite a ainsi distingué clairement le « terrorisme illicite » du « terrorisme licite », rangeant le cas irakien dans la seconde catégorie (5). Le dignitaire irakien Mohammed Al-Alousi, quant à lui, n’envisage même pas la possibilité d’un djihad sans irhab (6). Sur le plan militaire, des analyses détaillées, publiées en ligne et provenant manifestement de combattants expérimentés, placent la terreur au cœur d’une théorisation de la guerre psychologique. Elle apparaît alors notamment comme un moyen d’isoler les autorités de « collaboration » du reste de la population ou de porter, par la capture d’étrangers, le conflit dans des pays qui, sinon, resteraient inaccessibles.
Des impératifs de légitimation
Cependant, si la communication avec l’adversaire et ses alliés potentiels se fait essentiellement sur le mode de la terreur – à quelques rares exceptions près (7) –, le discours de l’opposition armée répond à d’autres impératifs. Sa production d’images et de textes semble même destinée, prioritairement, aux combattants eux-mêmes et à une audience de sympathisants déjà acquis à la cause. Elle s’inscrit dans ce qui apparaît comme un réseau dynamique de groupes qui s’observent, qui s’allient ou entrent en concurrence dans toute une économie de la violence. Ces groupes se construisent une image et communiquent activement les uns avec les autres.
Dans ce contexte, une part importante de la propagande supposée de telle ou telle formation consiste à faire connaître et reconnaître son action par ses pairs, qu’ils soient alliés, recrues potentielles ou concurrents. De nombreux communiqués se contentent d’énoncer comment leurs auteurs se positionnent au sein du champ mouvant de l’opposition armée (en reconnaissant l’autorité du Jordanien Abou Moussab Al-Zarkaoui, en dénonçant à l’inverse les attaques contre les civils, etc.). Les messages émis dans ce jeu fluide tiennent soigneusement compte du point de vue des « leaders d’opinion » – oulémas, intellectuels respectés, etc.
Les contenus, y compris les plus violents, répondent donc à des impératifs de légitimation. Les exécutions filmées d’étrangers n’échappent pas à cette règle. Elles renvoient à un processus complexe de sélection des victimes et d’instruction de leurs « crimes », suivi d’un « procès » et de l’application de la « peine ». Elles donnent lieu à des efforts de théorisation des actes punissables, à la circulation sur Internet de consignes pour le traitement de certains types de prisonniers « selon les règles de l’hospitalité arabe », de même qu’à des mises en scène élaborées de la mise en œuvre du « jugement de Dieu ».
Prendre au sérieux la rationalité de l’ennemi exige en somme de lui reconnaître la sophistication qu’on est tenté, intuitivement, de lui dénier. Ainsi, un souci d’argumentation et de crédibilité se dégage de ces efforts de communication qui évitent soigneusement les formes trop grossières de propagande. Les combattants veillent pour commencer à rendre compte par le détail, autant que possible, de leurs actions et des « pertes réelles » d’un adversaire qui tenterait de les minimiser. D’où la profusion sur Internet de petites séquences vidéo portant sur tel ou tel attentat, généralement revendiqué par un logo et une date, voire présenté avec une véritable « maquette ». Un combattant s’exprimant sur un forum de discussion a même été jusqu’à se féliciter du « modèle informationnel de la résistance » – et recommander à ses pairs la formation d’« équipes de correspondants, de photographes et de cameramen (8) ».
S’il faut parler d’une certaine « sophistication » du discours de l’opposition armée, c’est également en raison de la richesse des ressources dans lesquelles il puise et qu’il manie habilement. S’adossant à quelques versets du Coran, il mobilise un répertoire tiré de l’histoire islamique et nationaliste arabe, mais aussi d’une longue tradition poétique et d’un folklore tribal. La guerre à mener est assimilée à la bataille de Badr, dont Mahomet et les premiers musulmans sont sortis vainqueurs malgré l’écrasante supériorité numérique de l’ennemi. Les « collaborateurs » sont qualifiés d’enfants d’Ibn Al-Alqamî, du nom du vizir qui a livré Bagdad, au XIIIe siècle, aux envahisseurs mongols. Des figures de résistants tels que Hamza Ibn Abd Al-Muttalib ou Omar Al-Mukhtâr sont convoqués (9). De nouveaux chants patriotiques sont composés. Toutes ces références fusionnent dans une rhétorique efficace et châtiée, prenant le contre-pied des arguments américains de « liberté » et de « progrès » en enracinant le combat actuel dans un passé de luttes et de sacrifices (10).
L’opposition armée puise également dans sa propre histoire, aussi récente soit-elle, en se saisissant de représentations symboliques (des scènes de liesse notamment) et d’événements fondateurs, qui nourrissent sa vision de sa propre action. Elle s’inspire de l’imagerie d’autres conflits, en Palestine, en Afghanistan et ailleurs (des mises en scène empruntées au Hamas, par exemple). Elle exploite des images courantes parmi les Irakiens : les nombreuses rumeurs sur les tentatives de l’adversaire pour faire disparaître ses morts ont donné naissance à plusieurs longs « documentaires » sur des charniers américains (11)... Enfin, les médias internationaux et la coalition elle-même offrent d’infinies ressources à des propagandistes qui en détournent les images et les slogans, révélant leurs contradictions et condamnant leur hypocrisie (12).
Ainsi, malgré les tensions qui traversent l’opposition armée et la diversité même de ses origines, un imaginaire étonnamment cohérent et unifié transparaît dans les discours qu’elle produit. Le vocabulaire et les références employés sont désormais largement partagés : les combattants sont des moudjahidins, et l’adversaire une force d’occupation mécréante assimilée aux croisés ou aux barbares ; son objectif serait de perpétuer une domination impériale « américano-sioniste » à travers un gouvernement fantoche à la solde des Etats-Unis et de leurs alliés exogènes (anciens exilés, chiites pro-iraniens et Kurdes sécessionnistes...). La puissance de l’ennemi est non seulement admise, mais exagérée comme faire-valoir des valeurs qui s’y opposent et qui, toutes, convergent vers l’idéal des premiers partisans de l’islam (l’ingéniosité, le courage, l’abnégation, le sacrifice, la piété...). En découle une conception de la « victoire » comme simple poursuite de la lutte, à travers le don de soi.
Une telle vision intemporelle explique en partie l’incapacité de l’ensemble des groupes de l’opposition armée, à de très rares exceptions près (13), à construire une quelconque solution de rechange à la transition parrainée par les Etats-Unis. En cohérence avec une stratégie militaire cherchant à empêcher toute normalisation, leur programme politique ne propose guère que des formes de participation individuelle à la communauté des croyants. Aucun effort n’a d’ailleurs été mis en œuvre pour administrer les sanctuaires tenus dans le courant de l’année 2004, au-delà d’une coordination assez lâche de groupes de combattants. Jusqu’à présent, les forums de discussion confirment un désintérêt général pour toute organisation qui dépasserait le stade de la simple coordination, le but de celle-ci n’étant du reste qu’une meilleure efficacité militaire.
Cette difficulté à se projeter dans l’avenir tient à deux facteurs supplémentaires. D’un point de vue idéologique, un désengagement américain authentique est jugé impensable – et impossible de fait, étant donné la dépendance de la transition à l’égard de son parrain. D’un point de vue plus pratique, reconnaître la perspective d’un tel désengagement se révélerait problématique dans la mesure où cet aveu romprait l’unité apparente de l’opposition armée et en attiserait les tensions et les dissensions. Du reste, si la force de ce discours réside dans l’articulation explicite d’un imaginaire fédérateur, ses faiblesses les plus évidentes sont à rechercher dans ses silences. Parmi ceux-ci, certains sont de bonne guerre et ne prêtent pas à conséquence : ainsi, la pudeur la plus stricte règne sur les fonctions lucratives pourtant décisives des prises d’otages ou sur les connexions manifestes entre djihad et grande criminalité.
Une popularité en chute libre
Moins anodine, l’absence d’une réflexion soutenue sur les failles de l’opposition armée et sur les facteurs susceptibles de favoriser une victoire de l’adversaire témoigne d’un mode de communication qui proscrit l’autocritique, par crainte du discrédit. Surtout, la lassitude d’une vaste majorité d’Irakiens à l’égard des violences n’est guère prise en compte dans une analyse qui semble ignorer que le « centre de gravité » de toute guerre d’insurrection/contre-insurrection n’est autre que la population.
En effet, l’opposition armée apparaît insensible ou indifférente au changement spectaculaire qui s’est opéré dans ses relations avec la population irakienne depuis l’époque des deux fronts, à Fallouja et dans le Sud, quand elle s’était gagné un indéniable soutien populaire (printemps 2004). Or, si ses capacités d’action demeurent importantes, sa popularité a fortement chuté et s’est réduite à des zones où les habitants sont vraisemblablement plus ambivalents et apeurés que pleinement solidaires. Malgré tout, les forums de discussion ignorent cette évolution.
Les élections du 30 janvier 2005, prises au sérieux par une portion importante de la population, y compris dans certains quartiers à dominante arabo-sunnite de Bagdad, sont disqualifiées en tant que scrutin sans partis politiques, sous occupation étrangère et sans débat possible avec les occupants du pays. La longue attente des résultats a confirmé tous les soupçons d’un marchandage avec Washington à l’issue d’élections nécessairement truquées, débouchant sur un « Parlement de collaborateurs ». Dans la même veine, les aveux extorqués aux « terroristes » et diffusés à la télévision irakienne sont traités comme de grossières fabrications, sans considération pour la forte impression qu’ils produisent sur nombre d’Irakiens.
Certes, différents groupes se préoccupent ouvertement des répercussions négatives de certains types d’action. Quelques efforts de séduction de la population sont aussi perceptibles. Des familles de prisonniers innocents ramassés à l’occasion des grandes rafles américaines sont prises en charge en l’absence du chef de famille. Les nombreux civils déplacés lors des opérations militaires d’envergure, livrés à eux-mêmes par les autorités, feraient également l’objet de mesures de soutien.
Mais il s’agit essentiellement de préserver le vivier de sympathisants et de recruter de nouveaux combattants. La mobilisation proprement dite de la population ne donne lieu à aucune tentative de conceptualisation, encore moins de systématisation. Dans l’ensemble, la question se résume à déterminer qui est pour et qui est contre l’occupation – même si les réponses varient selon les groupes. Convaincue de la légitimité de sa cause, l’opposition armée se considère comme une avant-garde et ne cherche pas à rallier une majorité passive. Au point que l’on peut se demander si l’artifice d’Internet, qui rassemble les pairs dans une oumma fantasmée, ne la berce pas d’illusions sur sa capacité à vaincre... sans convaincre les Irakiens.
David Baran et Mathieu Guidère.
Etats-Unis (affaires extérieures)
Irak
Audiovisuel
Guérilla
Internet
Islam
Technologies de la communication
Terrorisme
Violence
Technologies de l’information
date - sujet - pays
--------------------------------------------------------------------------------
(1) Cf. par exemple
www.islammemo.cc/taqrer/one_ news.asp ?Idnew=292.
(2) Cf. la vidéo Al-Dhurwa (« L’apogée ») des « Compagnies de la colère islamique ».
(3) Cf.
www.us.moheet.com
(4) Cf.
www.la7odood.com
(5) Cf.
www.balagh.com/thaqafa/0604g gpz.htm
(6) Cf.
www.albasrah.net
(7) Pour un film remarquable de propagande en anglais, cf.
www.informationclearinghouse .info/a...
(8) Cf.
www.la7odood.com
(9) Le premier, un oncle du prophète Mahomet, est l’un des plus célèbres martyrs de l’islam et protagoniste d’un roman populaire ; le second, un héros de la résistance libyenne, est présenté comme « le père des martyrs ».
(10) Cf. la vidéo Ajdâd wa Ahfâd. Muqârana Bain Mâdhî Al-Umma Al-Islâmîya wa Hâdhariha (« Aïeux et descendance. Comparaison entre le passé de la communauté islamique et son présent »).
(11) Cf. les vidéos Râyât Al-Haqq (« Les étendards de la vérité »), de Jaish Ansâr Al-Sunna, et Halâk Al-Salîbiyîn Fawq Ardh Al-Râfidain (« La damnation des croisés sur la terre des deux fleuves »), de Jaish Al-Irâq Al-Islâmi.
(12) Cf. entre autres
www.albasrah.net
(13) Pour un projet de Constitution comprenant une section sur l’institution d’un ministre du djihad, cf.
www.hizb-ut-tahrir.org